ELEMENTS DE REFLEXION :
L’importance de la gériatrie en République Démocratique du Congo : un enjeu médical, humain, social et de développement durable.
Par Dr BOMBIL Fataki
La gériatrie, spécialité médicale dédiée à l’administration des soins aux personnes du troisième âge, occupe une place cruciale et essentielle dans la construction d’une société équilibrée, solidaire et respectueuse de la dignité humaine. Cette discipline vise prioritairement la restauration de l’autonomie et/ou l’amélioration de la qualité de vie de la personne âgée malade, à travers des prises en charge thérapeutiques orientées vers la guérison lorsque celle-ci est possible, ou à défaut vers le contrôle et la stabilisation des maladies, tout en recherchant la préservation de l’espérance de vie.
Il convient de distinguer clairement la gériatrie des soins palliatifs. Ces derniers, sans visée curative, se concentrent sur le confort physique, mental et psychosocial, généralement dans un contexte d’accompagnement de fin de vie. La gériatrie, quant à elle, s’inscrit dans une approche médicale globale, préventive, curative et fonctionnelle, adaptée aux particularités physiologiques et cliniques liées au vieillissement.
En République Démocratique du Congo, la médecine gériatrique mérite une attention particulière. En effet, bien que la population soit majoritairement jeune, les personnes âgées sont bel et bien présentes et constituent un maillon essentiel du tissu social, par leur rôle souvent méconnu, insuffisamment valorisé et parfois inconsciemment ignoré.
La population congolaise est actuellement estimée à environ 110 millions d’habitants, dont près de 5 % sont âgés de plus de 60 ans, soit environ 5 500 000 personnes. Ce chiffre absolu correspond quasiment à la population totale de certains États souverains tels que Singapour ou le Congo-Brazzaville. La faible proportion relative de cette tranche d’âge par rapport à la population totale ne doit en aucun cas occulter la réalité de ce nombre, qui demeure éloquent et interpellant. Il n’existe aucune justification pour qu’une population aussi importante soit laissée sans programme structuré d’encadrement et de soins, tenant compte de ses particularités et spécificités pourtant bien réelles, mais largement ignorées par la majorité.
La réalité observée sur le terrain est préoccupante. Les personnes âgées sont trop souvent mal soignées, négligées, voire maltraitées, parfois par ignorance, parfois par indifférence, et parfois même par méchanceté. Ces situations peuvent conduire, dans certains cas, à des décès survenant dans une forme d’inconscience collective, plusieurs cas graves et plus qu’anecdotiques ayant été rapportés. Ce manque de considération est aggravé par l’âgisme, forme de discrimination négative fondée uniquement sur l’âge, qui conduit à marginaliser les personnes âgées et à les considérer, à tort, comme inutiles, comme une charge sociale, voire comme une menace. Et pourtant, toutes les personnes âgées ne sont ni dépendantes ni inaptes. Beaucoup demeurent actives, productives, intellectuellement vives et socialement utiles. Elles constituent un véritable “pool de personnes âgées performantes”. Leurs connaissances, leurs expériences et leur sagesse représentent une richesse précieuse pour les générations plus jeunes, appelées à assurer la continuité, la prospérité et la stabilité de la société.
Développer la gériatrie en République Démocratique du Congo, c’est avant tout reconnaître la dignité et les besoins spécifiques de nos aînés. C’est également investir dans un domaine porteur d’emplois et d’innovations médicales et sociales. Toute institution ou structure gériatrique génère de l’emploi et contribue à la réduction du chômage. Par ailleurs, toute problématique gériatrique peut être source d’innovation et de progrès médical et organisationnel.
La médecine gériatrique ne se limite pas à soigner pour guérir. Elle anticipe, prévient et accompagne le vieillissement dans la dignité. Elle favorise une approche globale, pluridisciplinaire et humaine, tenant compte de la diversité des situations physiques, psychologiques et sociales. Il s’agit d’une prise en charge holistique de la personne malade ou à risque, respectueuse de l’éthique, des droits du patient et du principe d’équité.
L’entretien et la valorisation du “pool des personnes âgées actives” constituent également un atout majeur pour la société. Nombre d’entre elles contribuent financièrement à la survie de leurs familles, soutiennent leurs petits-enfants et participent au bien-être de leur foyer et de leur communauté. Leur expérience, leur savoir et leurs conseils enrichissent la jeunesse et favorisent la transmission des valeurs, des traditions et du capital culturel.
Bien soigner nos aînés, c’est ainsi investir dans la stabilité sociale et le développement humain. Il s’agit bien d’un investissement, et non de dépenses inutiles. Cet investissement produit un effet de prospérité immédiat, par la productivité résiduelle des personnes âgées qualifiées, et un effet de prospérité indirect, par l’action positive exercée sur la jeunesse en cours de qualification.
Il apparaît dès lors urgent d’élaborer en République Démocratique du Congo un programme national de soins dédié aux personnes âgées, adapté à leurs besoins spécifiques, souvent méconnus des autres disciplines médicales qui assurent actuellement leur prise en charge, avec une iatrogénie fréquemment non évaluée et insuffisamment perçue.
Un tel programme devrait s’appuyer sur une formation solide en gériatrie, incluant des enseignements théoriques, des stages pratiques dans des centres agréés et des travaux de fin de spécialisation. Il devrait également prévoir la création de structures adaptées, notamment des hôpitaux disposant d’une organisation, d’espaces et de programmes spécifiques, des centres de jour extrahospitaliers, des unités mobiles de soins à domicile, ainsi qu’une organisation conforme aux normes à définir par les institutions de tutelle et les sociétés savantes.
Ce programme devra également promouvoir la formation des professionnels paramédicaux participant à la prise en charge globale en gériatrie, notamment les infirmiers, kinésithérapeutes, ergothérapeutes, logopèdes, nutritionnistes, psychologues, neuropsychologues et assistants sociaux.
Il importe de souligner que le gériatre ne pratique pas la gériatrie seul. Celle-ci repose sur une approche pluridisciplinaire, visant la prise en charge globale de la personne âgée dans toutes ses dimensions. Il ne s’agit pas seulement de soigner un organe malade, mais de traiter la personne dans son ensemble fonctionnel, avec pour objectif la restauration de l’autonomie et l’amélioration de la qualité de vie.
Contrairement à une idée reçue, la gériatrie n’est pas secondaire en Afrique. Le fait que la population soit majoritairement jeune aujourd’hui ne doit pas occulter une réalité inéluctable : tous les jeunes sont des personnes âgées en devenir. Anticiper le vieillissement, c’est préparer dès aujourd’hui des structures capables de favoriser un vieillissement en bonne santé, avec des comorbidités maîtrisées, ajoutant de la qualité à la quantité de vie.
Investir dans la gériatrie, dans la prévention, les soins curatifs et le suivi au long cours, n’est pas une perte financière, mais un investissement social, économique et humain. La République Démocratique du Congo y gagnerait non seulement en dignité collective, mais aussi en cohésion sociale et en développement durable.
Soigner nos aînés, c’est honorer notre passé, préserver notre présent et préparer notre avenir.
Il apparaît dès lors indispensable que tous les hôpitaux tertiaires de la République Démocratique du Congo ne disposant pas encore de services de gériatrie puissent en créer, et que les futurs hôpitaux de référence tertiaire intègrent, dès leur conception, l’implantation d’un service de gériatrie.
Il est également crucial que, dans le cadre de l’objectif de soins de santé pour tous, selon la vison de la Couverture Sante Universelle (CSU) , les personnes âgées puissent bénéficier d’une prise en charge financière adaptée, tenant compte du fait qu’il s’agit de la tranche d’âge où la fragilité et la vulnérabilité s’expriment avec le plus d’acuité. Protéger les personnes du troisième âge revient à nous protéger nous-mêmes, puisque nous sommes tous appelés à vieillir.
Enfin, la problématique du troisième âge interpelle plusieurs secteurs ministériels, notamment la santé, l’hygiène, la prévoyance sociale, l’enseignement supérieur et universitaire, la justice et les droits humains. Ces institutions doivent s’harmoniser afin de converger vers une politique de santé et un véritable projet de société en faveur des personnes âgées, en étroite collaboration avec les spécialistes en gériatrie.
Sur le plan politique et humain, l’élaboration, pour la première fois en République Démocratique du Congo, d’un programme national de soins moderne dédié aux personnes âgées constituerait une réalisation majeure. L’histoire s’en souviendra, le Congo s’en trouvera grandi, et nous pourrons tous espérer être soignés dans la dignité. J’ai un model de programme de soins pour les personnes âgées que je propose au ministère de la santé et aux autres institutions compétentes.
Bien à vous tous,
BOMBIL Fataki,
MD, PhD
